Le virus qui a tué Henrietta Lacks a permis de sauver des millions de femmes

This picture features the sign of a park located in Baltimore that has been renamed to "Henrietta Lacks Educational Park". The sign is green and surrounded by other greenery. It features the name of the park and also the address.

Henrietta Lacks est morte en 1951 d’un cancer du col de l’utérus causé par le papillomavirus HPV-18. Ce même virus avait rendu ses cellules biologiquement immortelles — si prolifiques qu’elles allaient alimenter pendant trente ans les laboratoires du monde entier. C’est en étudiant précisément ces cellules qu’Harald zur Hausen, seul contre le consensus scientifique des années 1970, finit par identifier le HPV comme cause principale du cancer du col. Sa découverte mena au vaccin, approuvé en 2006, qui protège aujourd’hui des centaines de milliers de femmes par an de la maladie qui avait emporté Henrietta. Le mécanisme qui l’a tuée est celui qui l’a rendue utile. Puis qui a sauvé les autres.

Cellules HeLa immortelles au microscope — rendues immortelles par le virus HPV-18 qui a causé la mort d'Henrietta Lacks
Cellules HeLa immortelles au microscope — rendues immortelles par le virus HPV-18 qui a causé la mort d’Henrietta Lacks

Baltimore, 8 janvier 1951. Henrietta Lacks, trente et un ans, mère de cinq enfants, pousse la porte de Johns Hopkins Hospital en se plaignant de saignements vaginaux anormaux. Le médecin qui l’examine découvre une tumeur massive sur son col de l’utérus. Agressive. Foudroyante. Il lui prescrit des traitements au radium — la meilleure option disponible à l’époque — et prélève, sans lui en parler, deux fragments de tissu tumoral. L’un part à la corbeille. L’autre est confié à un chercheur du nom de George Gey.

Henrietta Lacks mourra neuf mois plus tard. Le virus qui avait déclenché son cancer — invisible, encore sans nom, ignoré de tous les médecins qui la soignaient — allait, trente ans plus tard, conduire à l’une des plus grandes avancées de l’histoire de la médecine préventive. Et c’est précisément à travers ses propres cellules que la science allait comprendre comment il fonctionnait.

Acte 1 — Un virus caché dans des cellules immortelles

Ce que les médecins de 1951 ne savaient pas — ce que personne ne savait encore — c’est qu’Henrietta Lacks était porteuse du papillomavirus humain de type 18 (HPV-18), l’une des souches les plus agressives de ce virus. [PBS NewsHour] Ce virus avait fait quelque chose d’extraordinaire : il avait désactivé le mécanisme de régulation de la division cellulaire dans ses cellules cervicales. Sans ce frein, les cellules ne pouvaient plus s’arrêter de se multiplier. Elles étaient devenues, dans le sens littéral du terme, immortelles.

C’est ce même mécanisme qui rendit les cellules HeLa si précieuses pour la recherche. [PBS NewsHour] Là où toutes les lignées cellulaires humaines tentées jusqu’alors mouraient en quelques jours en laboratoire, les cellules d’Henrietta doublaient toutes les vingt à vingt-quatre heures, indéfiniment. [Johns Hopkins Medicine] George Gey les distribua à des laboratoires du monde entier. En 1952, elles servirent à tester le vaccin contre la polio. En quelques années, elles devinrent l’outil de référence de la biologie cellulaire mondiale.

Mais le virus qui les avait créées restait tapi dans leur ADN, silencieux, attendant que quelqu’un le trouve.

Acte 2 — Le chercheur qui refusa de croire le consensus

Dans les années 1970, la quasi-totalité de la communauté scientifique était convaincue que le cancer du col de l’utérus était causé par le virus de l’herpès de type 2 (HSV-2). Les études épidémiologiques semblaient confirmer la corrélation. Le dossier paraissait clos. [Nobel Prize Press Release, 2008]

Réseau de microtubules d'une cellule HeLa en fluorescence verte — structure interne de la cellule immortelle d'Henrietta Lacks
Réseau de microtubules d’une cellule HeLa en fluorescence verte — structure interne de la cellule immortelle d’Henrietta Lacks

Harald zur Hausen, virologue allemand alors basé à l’Université d’Erlangen-Nuremberg, n’était pas convaincu. Il avait une intuition différente : peut-être que le virus responsable n’était pas celui qu’on cherchait. Peut-être qu’il s’agissait d’un virus à ADN intégré dans les chromosomes des cellules tumorales — invisible aux techniques habituelles parce qu’il ne se reproduisait pas activement, mais bien présent, silencieux, inscrit dans le génome. [Nature, 2023]

Zur Hausen passa dix ans à chercher ce virus fantôme. La communauté scientifique regardait ailleurs. Ses demandes de financement se heurtaient au scepticisme. Ses résultats préliminaires furent accueillis avec indifférence, parfois avec condescendance. [Britannica]

En 1983, il trouva. Dans des biopsies de tumeurs cervicales, zur Hausen identifia une nouvelle souche de papillomavirus, HPV-16. L’année suivante, il clona HPV-16 et HPV-18 depuis des prélèvements de patientes atteintes de cancer du col. [Embryo Project Encyclopedia] C’était la preuve qu’il cherchait. Le cancer du col de l’utérus n’était pas causé par l’herpès. Il était causé par le papillomavirus.

Et ces cellules de cancer du col qu’il avait utilisées pour valider ses expériences, ces cellules cultivées dans des dizaines de laboratoires depuis 1951 ? C’étaient les cellules HeLa. Les cellules d’Henrietta Lacks, porteuse précisément du HPV-18 — la souche que zur Hausen venait d’identifier comme l’une des principales causes du cancer qu’elle avait développé. [Berkeley Science Review / PBS NewsHour]

Le moment où tout bascule

Le moment de bascule : 1984. Harald zur Hausen clone HPV-18 directement depuis des échantillons de tumeurs cervicales. Ce clone, issu de cellules du même type que celles d’Henrietta Lacks, servira de base à la caractérisation moléculaire complète du virus.

Le détail qui change tout : le HPV-18 n’avait pas simplement causé le cancer d’Henrietta — il avait rendu ses cellules immortelles en désactivant le gène suppresseur de tumeur TP53. [PBS NewsHour] C’est cette immortalité forcée, cette anomalie biologique tragique, qui permit à ses cellules de survivre en laboratoire et d’alimenter pendant trente ans la recherche qui mènerait à comprendre le virus responsable.

Le paradoxe central : le mécanisme même qui avait tué Henrietta Lacks — le virus déréglant la division cellulaire — est exactement ce qui rendit ses cellules utilisables pour identifier ce virus, développer un vaccin contre lui, et protéger aujourd’hui des millions de femmes de la maladie qui l’avait emportée.

Acte 3 — La résonance : une mort qui a prévenu des millions d’autres

En 2006, le vaccin contre le papillomavirus — fruit de décennies de recherches dont les cellules HeLa furent un outil central — fut approuvé aux États-Unis. [Embryo Project Encyclopedia] Aujourd’hui, plus de cent pays l’ont intégré à leurs programmes de vaccination. Selon l’OMS, ce vaccin prévient plus de 90 % des cancers liés au HPV. [Nobel Prize Press Release] Environ 700 000 cancers associés au HPV surviennent chaque année dans le monde. [Nature, 2023] Sans la découverte de zur Hausen, sans les cellules HeLa, ce chiffre serait bien plus élevé.

En 2008, Harald zur Hausen reçut le Prix Nobel de physiologie ou médecine pour cette découverte. [Nobelprize.org] Dans son discours, il ne mentionna pas Henrietta Lacks. La plupart des textes célébrant sa découverte ne la mentionnent pas non plus.

L’ironie de l’histoire mérite d’être formulée clairement : Henrietta Lacks est morte d’un cancer causé par un virus. Ses cellules ont permis d’identifier ce virus. La compréhension de ce virus a conduit à un vaccin. Ce vaccin sauve aujourd’hui des centaines de milliers de femmes par an de la maladie qui l’a tuée.

Son nom, lui, n’est pas sur le vaccin.

Pensez à un chercheur dont le matériau de travail aurait été détruit dans un incendie, et qui apprend des années plus tard que c’est précisément cet incendie qui a permis de développer l’extincteur qui aurait sauvé sa maison. C’est quelque chose de cet ordre que traverse la famille Lacks depuis soixante-dix ans — regarder une science se construire sur une perte qu’on ne leur a jamais demandé l’autorisation de subir.

Des milliers de noyaux de cellules HeLa colorés au DAPI — visualisation de la lignée cellulaire qui a mené au vaccin contre le papillomavirus
Des milliers de noyaux de cellules HeLa colorés au DAPI — visualisation de la lignée cellulaire qui a mené au vaccin contre le papillomavirus

Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

Le paradoxe HPV-HeLa est techniquement connu des biologistes et des historiens des sciences. Mais il n’a jamais percé dans la vulgarisation grand public pour plusieurs raisons.

Le récit de la victime a occulté le récit de l’ironie. Depuis la publication du livre de Rebecca Skloot en 2010, l’histoire d’Henrietta Lacks est lue à travers le prisme de l’injustice — et à juste titre. Mais ce cadre, légitime et nécessaire, a absorbé toute l’attention, laissant dans l’ombre la dimension proprement vertigineuse du paradoxe biologique.

La complexité du lien HPV-HeLa nécessite un minimum de culture scientifique. Comprendre que le virus responsable de l’immortalité cellulaire est le même que celui contre lequel le vaccin protège demande de tenir ensemble plusieurs fils — virologie, biologie cellulaire, histoire de la médecine — que la plupart des récits ne tressent pas.

Les acteurs clés sont peu connus. Harald zur Hausen est un Prix Nobel dont le grand public francophone ignore presque tout. Son lien avec les cellules HeLa est encore moins documenté en français.

Les intérêts commerciaux brouillent le récit. La bataille juridique entre la famille Lacks et les entreprises pharmaceutiques commercialisant les cellules HeLa a monopolisé l’espace médiatique au point d’éclipser la dimension scientifique — pourtant tout aussi fascinante — de cette histoire.


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