HeLa : quand une cellule a faussé 20 ans de recherche

Cellules HeLa immortelles au microscope — rendues immortelles par le virus HPV-18 qui a causé la mort d'Henrietta Lacks

En 1966, un généticien annonce l’impensable : les dix-huit lignées cellulaires humaines les plus utilisées dans le monde ne sont pas ce que les chercheurs croient. Elles sont toutes identiques — toutes issues d’une seule femme morte quinze ans plus tôt à Baltimore. Les cellules HeLa, distribuées généreusement dans des milliers de laboratoires depuis 1951, avaient colonisé en silence des cultures entières, faussant des décennies d’expériences sur le cancer du sein, du poumon, de la prostate. Un scandale scientifique d’une ampleur inédite — étouffé pendant vingt ans par l’inertie institutionnelle et l’orgueil académique. L’histoire de ceux qui ont essayé de le dire — et de ceux qui ont refusé d’écouter.

En 1966, dans une salle de conférence de Bedford (Maryland), un généticien tranquille du nom de Stanley Gartler se leva et annonça, d’une voix presque neutre, que dix-huit des vingt lignées cellulaires humaines les plus utilisées dans le monde entier n’étaient pas ce que les chercheurs croyaient. Elles n’étaient pas des cellules de poumon, ni de sein, ni de prostate. Elles étaient toutes, sans exception, les cellules d’une seule et même femme — morte quinze ans plus tôt à Baltimore, à l’âge de trente et un ans.

Le silence qui suivit dura plusieurs secondes. Puis vint la colère.

Acte 1 — La cellule qui mangeait tout

En 1951, George Gey, chercheur à Johns Hopkins, réussit pour la première fois à cultiver indéfiniment des cellules humaines en laboratoire. Ces cellules provenaient d’Henrietta Lacks, une patiente noire atteinte d’un cancer du col de l’utérus foudroyant. [Wikipedia FR] Gey baptisa la lignée « HeLa » et la distribua généreusement à ses collègues, selon la culture académique de l’époque : partager les outils, partager la science. Des vials partirent vers le Texas, l’Inde, New York, les Pays-Bas. [Embryo Project Encyclopedia]

Ce que personne ne comprit immédiatement, c’est ce qu’on venait de lâcher dans les laboratoires du monde.

Les cellules HeLa ne se comportaient pas comme les autres. Elles doublaient toutes les vingt à vingt-quatre heures. [Johns Hopkins Medicine] Elles survivaient aux chocs thermiques, aux erreurs de manipulation, aux courants d’air. Une cellule isolée — une seule — pouvait coloniser une boîte de Petri entière en quelques jours si les conditions s’y prêtaient. Et dans les années 1950, les protocoles de culture cellulaire n’étaient pas encore standardisés. On utilisait du verre, pas des plastiques jetables. On partageait les pipettes, les milieux de culture, parfois même les hottes entre plusieurs expériences. [Berkeley Science Review]

Dans ce contexte, les HeLa progressèrent en silence. Invisibles. Indétectables à l’œil nu. Et dévastatrices.

Acte 2 — La bombe silencieuse de Gartler

Le 11 août 1966, lors d’une conférence sur les cultures cellulaires à Bedford, Stanley Gartler présenta des données qui auraient dû déclencher une tempête. Il avait analysé dix-huit lignées cellulaires humaines dites « de référence » en cherchant une enzyme spécifique, la G6PD de type A — un marqueur présent quasi exclusivement chez les personnes d’ascendance africaine. [PLOS ONE, 2017] Résultat : toutes les dix-huit lignées l’exprimaient. Toutes. Même celles censées provenir de donneurs blancs. Même celles qui étaient supposément des cellules de poumon ou de peau blonde.

La conclusion était implacable : ces lignées n’avaient pas des origines distinctes. Elles avaient toutes la même origine. HeLa avait contaminé l’ensemble du stock.

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Ce que Gartler révélait était vertigineux : des années d’expériences menées sur ce qui était présenté comme des cellules de cancer du sein, de cancer de la prostate, de tissu musculaire — tout cela avait en réalité été conduit sur des cellules de cancer du col de l’utérus d’une femme noire de Baltimore. [ResearchGate] Les conclusions publiées, les thérapies testées, les mécanismes supposément élucidés — tout reposait sur des fondations faussées.

La réaction de la communauté scientifique ? Le déni, presque unanime.

Les chercheurs ne voulaient pas entendre qu’ils avaient travaillé des années sur de mauvaises cellules. Certains arguèrent que la contamination n’invalidait pas leurs résultats. D’autres refusèrent simplement de vérifier. L’ATCC — l’organisme américain chargé de conserver et certifier les lignées cellulaires — testa tout de même ses stocks en 1968 : sur trente-quatre lignées, vingt-quatre étaient des sous-clones de HeLa. [Wikipedia FR HeLa] L’institution publia un avertissement. Il fut largement ignoré.

Ce n’est qu’au début des années 1970 qu’un second lanceur d’alerte entra en scène : Walter Nelson-Rees, co-directeur du laboratoire de culture cellulaire de l’Université de Californie à Berkeley. Armé d’une nouvelle technique de marquage chromosomique — les « bandes » chromosomiques, sorte d’empreinte digitale cellulaire — Nelson-Rees put identifier avec certitude les lignées contaminées. [ScienceDirect] Il publia onze articles, dont cinq dans Science. Il dressa des listes nominatives de chercheurs utilisant de fausses lignées. Il nomma des laboratoires, des institutions, des collègues.

La réaction fut violente. Nelson-Rees fut accusé d’arrogance, de manque de collégialité, de vouloir détruire des carrières. Les chercheurs dont les travaux étaient mis en cause lui tournèrent le dos lors des conférences. Certains refusèrent de lui serrer la main.

En 1972, un épisode particulièrement révélateur illustra l’ampleur du problème. Dans le cadre d’un échange scientifique avec l’Union soviétique, des chercheurs américains reçurent six cultures de tumeurs humaines censées être infectées par un virus cancérigène. Nelson-Rees analysa les échantillons : les six provenaient supposément de six patients soviétiques différents. Elles étaient génétiquement identiques. Elles étaient toutes HeLa. [A Conspiracy of Cells, Michael Gold]

HeLa avait traversé le rideau de fer.

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Le moment où tout bascule

Le moment de bascule : 1981. Nelson-Rees publie dans Science une liste exhaustive de lignées cellulaires contaminées, démontrant à grande échelle que la contamination n’est pas un incident isolé mais un problème systémique. Il démissionne peu après, épuisé par l’hostilité reçue.

Le détail qui change tout : une cellule unique, aéroportée — une micro-gouttelette invisible dans l’air d’un laboratoire mal ventilé — suffisait à compromettre une culture entière. HeLa pouvait litteralement voyager. [A Conspiracy of Cells]

Le paradoxe central : les cellules HeLa ont contaminé et faussé des décennies de recherche scientifique… et pourtant, cette même recherche a produit des avancées médicales réelles. La science a progressé en partie grâce à des données incorrectes. C’est le scandale que personne ne veut regarder en face.

Acte 3 — La résonance : le fantôme qui hante encore les labos

En 2017, une étude publiée dans PLOS ONE calcula le nombre d’articles scientifiques ayant reposé sur des lignées cellulaires mal identifiées : plus de 32 000. [PLOS ONE, 2017] Trente-deux mille publications. Et le phénomène ne s’était pas arrêté en 1981 — il continuait. Des lignées contaminées, officiellement retirées du marché, continuaient d’être utilisées dans des laboratoires qui les avaient obtenues de collègues, qui les avaient eux-mêmes reçues d’autres collègues, dans une chaîne de transmission incontrôlée.

Aujourd’hui, les journaux scientifiques exigent la vérification de l’identité des lignées cellulaires avant publication. Des bases de données internationales répertorient les lignées problématiques. Les techniques d’authentification par profil STR (empreinte génétique cellulaire) sont devenus standard. [ScienceDirect]

Mais l’histoire de Nelson-Rees ressemble à celle de tout lanceur d’alerte scientifique : il avait raison, il a été puni, et c’est seulement une fois qu’il ne pouvait plus nuire à personne que la communauté a reconnu qu’il avait raison.

Le nom d’Henrietta Lacks, lui, apparaît dans plus de 110 000 publications scientifiques. [NIH] Ses cellules — celles qui ont envahi les laboratoires du monde, celles qui se sont glissées dans des milliers d’expériences sans y être invitées — continuent de proliférer aujourd’hui, soixante-dix ans après sa mort. Immortelles, et indisciplinées jusqu’au bout.


Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

L’affaire de la contamination HeLa est l’un des plus grands scandales silencieux de l’histoire des sciences. Plusieurs facteurs expliquent son effacement.

D’abord, l’intérêt institutionnel au silence : reconnaître la contamination, c’était invalider des années de recherches financées par des fonds publics, remettre en question des carrières entières, et potentiellement exposer des institutions à des demandes de correction massive. Le National Cancer Institute lui-même hésita longtemps avant d’agir. [PLOS ONE]

Ensuite, le récit dominant : l’histoire publique des cellules HeLa est celle de la vulgarisation scientifique — le livre de Rebecca Skloot, The Immortal Life of Henrietta Lacks (2010), a mis en lumière l’injustice faite à la famille. Mais ce récit, pourtant crucial, a presque entièrement éclipsé le scandale scientifique parallèle de la contamination.

Enfin, la complexité technique : il est difficile de raconter à un grand public qu’une expérience sur des cellules de cancer du poumon était en réalité faite sur des cellules de cancer du col de l’utérus, et que ça change — ou pas — les conclusions. La nuance scientifique n’est pas soluble dans un titre accrocheur.

Walter Nelson-Rees mérite une place dans l’histoire des sciences. Il n’y est presque pas.


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