Enfermée dans une cellule monastique à huit ans, Hildegarde de Bingen en ressort abbesse, compositrice, prédicatrice — et auteure des deux seuls traités médicaux produits en Occident au XIIe siècle. Des œuvres empiriques, sans miracle invoqué, qui décrivent le corps humain avec une précision stupéfiante. L’histoire a préféré retenir la sainte. Il a fallu attendre 2012 et 833 ans de retard pour que l’Église la proclame docteure. Portrait d’une scientifique que personne ne voulait voir.
Disibodenberg, 1106. Une fillette de huit ans franchit le seuil d’une cellule monastique. Derrière elle, la porte se referme. Ses parents — nobles du Palatinat, dix enfants à nourrir — ont fait ce que les familles chrétiennes faisaient avec leur dixième enfant : ils l’ont offerte à Dieu. Hildegarde entre en réclusion. Elle n’en sortira jamais vraiment. Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est ce qu’elle allait faire de cette cellule.
Soixante-treize ans plus tard, en 1179, elle meurt abbesse, prédicatrice, compositrice, correspondante des empereurs et des papes — et auteure des deux seuls traités médicaux produits en Occident au XIIe siècle. Des livres d’une précision stupéfiante, écrits sans invoquer aucune vision divine, fondés sur l’observation, l’expérimentation, l’empathie clinique. Des livres que personne, pendant des siècles, ne lira vraiment comme ce qu’ils sont.

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Portrait of Hildegard von Bingen, German Abbess and physician.
Engraving
By: William MarshallPublished: –
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La recluse qui lisait tout
Ce que la cellule de Disibodenberg offre à Hildegarde, c’est quelque chose d’extraordinairement rare pour une fille de son époque : une bibliothèque, un jardin d’herbes médicinales, une infirmerie. Sous la direction de Jutta von Sponheim, l’abbesse qui la prend en charge, elle apprend le latin, copie des manuscrits, observe les plantes, accompagne les soins. L’enfermement qui était censé la couper du monde lui donne accès à tout ce que le monde sait sur la nature et le corps humain.
Elle est élue magistra — responsable de la communauté des moniales — à la mort de Jutta en 1136. Elle a 38 ans. Depuis des années, elle voit des choses : des éclats de lumière, des visions qu’elle ne raconte qu’à Volmar, son secrétaire et confident. En 1141, elle décide enfin de les dicter. Mais elle hésite dix ans avant de soumettre ses textes. Une femme qui prend la parole sur Dieu, la nature et la médecine risque l’accusation d’hérésie. Elle écrit à Bernard de Clairvaux, l’homme le plus influent de l’Église. Il lui répond en deux lignes. Poli. Évasif.
Trèves, hiver 1147 : la scène qui change tout
Le pape Eugène III est en déplacement à Trèves pour un synode. On lui soumet les écrits d’une abbesse rhénane dont on parle. Il les lit. Puis, devant toute l’assemblée — Bernard de Clairvaux compris — il les lit à voix haute. Et il les approuve.
En une scène, Hildegarde passe du statut de recluse suspecte à celui de voix autorisée. Elle a 49 ans. Elle n’a encore rien publié sur la médecine. Mais elle vient d’obtenir quelque chose d’inédit pour une femme de son siècle : le droit de dire ce qu’elle sait.
Elle ne perd pas de temps. Elle déplace son couvent à Rupertsberg, fonde une communauté autonome, et commence à écrire. Non plus sur les visions — sur les plantes, les animaux, les maladies, le corps humain.
Deux livres que personne n’attendait
Entre 1151 et 1158, Hildegarde rédige la Physica et le Causae et curae. Deux ouvrages qui forment, ensemble, la première encyclopédie médicale et naturelle écrite par une femme en latin. [Wikipedia EN]
La Physica décrit les propriétés thérapeutiques de plus de 200 plantes, des pierres précieuses, des poissons, des métaux, des oiseaux. Elle y consigne, au passage, la première mention écrite de l’usage du houblon comme conservateur dans la bière — un détail qui, huit siècles plus tard, structure encore l’industrie brassicole mondiale. [Wikipedia EN]
Le Causae et curae est plus ambitieux encore. C’est une théorie du corps humain : ses équilibres, ses dérèglements, ses remèdes. Hildegarde y décrit les douleurs menstruelles non pas comme une punition divine mais comme un phénomène physiologique avec des causes et des traitements. Elle écrit sur le plaisir féminin. Sur la grossesse. Sur l’insomnie, qu’elle relie aux déséquilibres saisonniers. Sur la santé mentale. [PubMed / NIH, 2021]
Rien de tout cela ne revendique une origine surnaturelle. Pas de visions, pas de miracle invoqué. Ces livres sont empiriques — nés de l’observation du jardin, de l’infirmerie, des corps souffrants qu’elle a soignés pendant quarante ans. [Wikipedia EN]
La viriditas : une idée qui avait 900 ans d’avance
Au cœur de sa médecine, un concept qu’elle invente et que le latin ne possédait pas avant elle : la viriditas, la « force verte ». L’idée que la nature et le corps humain partagent une énergie vitale commune, que la maladie est un déséquilibre de cette énergie, et que la guérison consiste à la restaurer — par les plantes, l’alimentation, le mode de vie, l’état d’esprit. [Hektoen International, 2021]
Pensez à votre médecin qui vous parle de microbiome, de chronobiologie, de liens entre stress et inflammation. Hildegarde formulait la même intuition fondamentale : le corps n’est pas une machine isolée, c’est un système en relation permanente avec son environnement. Ce qu’on appelle aujourd’hui médecine intégrative, elle l’appelait viriditas— et elle l’écrivait en 1158.

Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?
Parce qu’on a préféré la sainte à la scientifique.
Pendant quatre siècles après sa mort, des théologiens et des érudits contestent la paternité de son œuvre. Un médecin allemand du XIXe siècle estime qu’une religieuse est structurellement « incapable » de décrire aussi crûment la sexualité — sous-entendu : quelqu’un d’autre a dû écrire les passages gênants. L’attribution formelle de l’ensemble de l’œuvre à Hildegarde seule n’est établie par la recherche académique qu’en 1956. [Cairn.info, 2018]
Il y a aussi la fragmentation. Après sa mort, son grand traité unique — le Liber subtilitatum — est scindé en deux par les copistes chargés d’inventorier ses œuvres. Deux livres à la place d’un, deux identités éditoriales, deux destins séparés. On a littéralement morcelé son œuvre avant de l’oublier. [Cairn.info, 2018]
Et il y a, surtout, le récit dominant. L’histoire de la médecine médiévale s’écrit autour d’Avicenne, de Galien retraduit, de l’école de Salerne — des hommes, des filiations masculines, des institutions masculines. Hildegarde n’entre dans aucune de ces généalogies. Elle est ailleurs, dans une abbaye rhénane, à soigner des moniales et à écrire en latin une chose que personne n’attendait d’elle.

La chute : 833 ans de retard
Quatre tentatives de canonisation entre le XIIIe et le XIVe siècle — toutes échouées, pour des raisons de procédure, de politique, d’indifférence. Son monastère de Rupertsberg brûle en 1632, incendié par les troupes suédoises pendant la guerre de Trente Ans. Les moniales s’enfuient avec les reliques. [Wikipedia FR]
En 2012, le pape Benoît XVI — allemand, comme elle — la canonise officiellement et la proclame docteur de l’Église. Quatrième femme seulement à recevoir ce titre dans toute l’histoire catholique. Dans son décret, il précise que la figure d’Hildegarde « éclaire la présence des femmes dans l’Église et la société ». Belle formule. Huit cent trente-trois ans de retard.
La vraie question n’est pas pourquoi elle a été oubliée. C’est combien d’Hildegarde l’histoire a oubliées avec elle — toutes ces femmes qui observaient, notaient, soignaient, sans que personne juge utile de leur laisser une bibliothèque, un secrétaire, et un pape pour lire leurs textes à voix haute.
Pour aller plus loin
- Wikipedia EN — Hildegard of Bingen · https://en.wikipedia.org/wiki/Hildegard_of_Bingen · Biographie complète et bibliographie de ses œuvres médicales.
- PubMed / NIH (2021) · https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/34715528/ · Analyse académique de ses écrits sur le sommeil et la médecine dans le contexte gréco-romain.
- Cairn.info — « Hildegarde de Bingen et sa médecine » · https://www.cairn.info/revue-allemagne-d-aujourd-hui-2018-2-page-45.htm · Sur les zones d’ombre de son œuvre scientifique et les débats d’attribution.
- Hektoen International (2021) · https://hekint.org/2021/03/05/body-and-soul-balance-and-the-sibyl-of-the-rhine-the-life-and-medicine-of-saint-hildegard-of-bingen/ · Corps, âme et médecine : synthèse claire et accessible.

