Catégorie : Automobile

  • Bertha Benz : la femme qui a inventé la station-service en 1888

    Bertha Benz : la femme qui a inventé la station-service en 1888

    Le 5 août 1888, Bertha Benz prend le volant à l’aube, sans permission ni carte, et parcourt 106 kilomètres à bord du Patent-Motorwagen de son mari. En s’arrêtant dans une pharmacie de Wiesloch pour acheter du carburant, elle crée sans le savoir la première station-service de l’histoire — et prouve au monde entier que l’automobile peut aller loin. Retour sur une journée qui a changé le cours de l’industrie automobile, et sur la femme que l’histoire a failli oublier.

    Mannheim, 5 août 1888, avant l’aube. Dans l’obscurité de l’atelier, trois silhouettes poussent en silence un étrange tricycle motorisé vers la rue. Bertha Benz, 39 ans, chuchote des instructions à ses deux fils — Eugen, 15 ans, Richard, 13 ans. Il ne faut pas réveiller Carl.

    Une fois à distance suffisante, elle actionne le démarreur. Le moteur à explosion tousse, crache, puis se stabilise en un ronronnement irrégulier. Bertha monte à bord. Elle n’a pas de permis de conduire — son mari vient d’en recevoir un, le tout premier délivré dans l’histoire, quelques jours plus tôt. Elle n’a pas l’autorisation des autorités locales. Elle n’a pas de carte. Elle n’a même pas de route : les voies automobiles n’existent pas encore.

    Elle part quand même. Direction Pforzheim, 106 kilomètres au sud. Ce que personne ne sait encore — ni Bertha, ni ses fils, ni le mari endormi qui découvrira au réveil qu’une voiture manque dans son atelier — c’est que cette journée va inventer l’automobile telle qu’on la connaît aujourd’hui.

    Portrait de Bertha Benz, pionnière de l'automobile, vers 1870, première femme à conduire une longue distance en voiture en 1888
    Portrait de Bertha Benz, pionnière de l’automobile, vers 1870,
    première femme à conduire une longue distance en voiture en 1888

    Un réservoir de 4,5 litres et aucune station en vue

    Pour comprendre ce qui va se passer, il faut saisir une contrainte technique absurde : le Patent-Motorwagen de Carl Benz consomme 10 litres aux 100 kilomètres, et son réservoir ne contient que 4,5 litres. Bertha le sait. Elle a passé des années dans cet atelier, à aider Carl à bobiner les bobines d’allumage, à tester les moteurs, à comprendre chaque rouage de la machine. [Wikipedia EN]

    Ce qu’elle n’a pas, en revanche, c’est une pompe à essence. Il n’en existe aucune dans le monde. La ligroïne — l’éther de pétrole qui fait tourner le moteur — se trouve exclusivement en pharmacie, vendue comme solvant industriel pour tacher les tissus. Bertha le sait aussi.

    Quelques kilomètres après Mannheim, l’aiguille approche du vide. Elle s’arrête à Wiesloch, entre dans la Stadtapotheke — la pharmacie de la ville — et demande de la ligroïne. Le pharmacien lève les yeux. La quantité demandée est inhabituelle. Il encaisse, emballe, tend le paquet. [Wiesloch Stadtapotheke]

    Il ne sait pas, ce matin-là, que son arrière-boutique vient de devenir la première station-service de l’histoire de l’humanité.


    Une journée pour inventer l’automobile moderne

    La route vers Pforzheim n’est pas une route. C’est une succession de chemins de terre, de côtes non balisées, de villages où les habitants s’arrêtent net en entendant le bruit du moteur. Certains s’enfuient. D’autres suivent à vélo, fascinés. Les fils poussent la voiture dans les montées trop raides pour le moteur. Bertha note tout dans sa tête.

    À mi-chemin, les freins rendent l’âme. Les sabots de bois, prévus pour des vitesses de quelques kilomètres à l’heure sur des essais courts, se sont usés jusqu’à l’os sur les descentes de la Forêt-Noire. Bertha s’arrête dans un village, entre chez le cordonnier, et lui demande de clouer des semelles de cuir épais sur les patins de frein. Les villageois regardent, interloqués, cette femme en robe longue qui parle mécanique à l’artisan du coin.

    En dix minutes, elle vient d’inventer la garniture de frein — équipement standard de toute voiture pendant le siècle suivant. [Britannica]

    Plus tôt dans la journée, une conduite de carburant s’est bouchée : son épingle à chapeau a suffi à la déboucher. Un fil d’allumage s’est dénudé au niveau d’un court-circuit : sa jarretière a servi d’isolant. Un forgeron de Bruchsal a ressoudé la chaîne cassée. Bertha improvise, répare, continue.

    Ce qui est frappant, c’est le contraste : d’un côté, une machine censée représenter l’avenir de la mobilité humaine, conçue par un ingénieur de génie dans un atelier de Mannheim. De l’autre, une femme qui la répare avec des épingles à chapeau et des jarretières, dans des villages où personne n’a jamais vu d’automobile. Les trois grandes innovations pratiques de cette journée — la station-service, la garniture de frein, et la future troisième vitesse qu’elle recommandera à Carl — sont nées sous contrainte, par accident, avec des objets du quotidien. [Mercedes-Benz Group]

    Illustration du Benz Patent-Motorwagen publiée dans
  l'Illustrirte Zeitung en décembre 1888, le véhicule conduit par
  Bertha Benz lors du premier road trip automobile
    Illustration du Benz Patent-Motorwagen publiée dans
    l’Illustrirte Zeitung en décembre 1888, le véhicule conduit par
    Bertha Benz lors du premier road trip automobile

    Le premier cahier de charges de l’histoire automobile

    À chaque incident, Bertha sort mentalement son carnet. La côte que le moteur ne peut pas gravir → il faut une vitesse basse supplémentaire. Le frein qui s’use → il faut un matériau résistant à la chaleur. La conduite qui se bouche → il faut revoir la conception du circuit de carburant. Elle arrive à Pforzheim à la nuit tombée, poussiéreuse, épuisée, et envoie immédiatement un télégramme à Carl.

    Ce qu’elle lui transmet en quelques mots, c’est en réalité le premier rapport de test grandeur nature de l’histoire automobile. Carl n’a jamais conduit sa propre voiture sur une longue distance. C’est sa femme qui vient de le faire, sans lui, contre son gré implicite, et qui rentre avec une liste de corrections à implémenter. [Carl Benz, Lebenserinnerungen]

    Toutes ces suggestions seront intégrées dans les modèles suivants. Benz & Cie vend 25 voitures l’année suivante — contre zéro avant le voyage. En décembre 1888, l’Illustrirte Zeitung de Leipzig publie le premier article de presse national sur le Patent-Motorwagen, avec illustration. Les journalistes ont entendu parler de cette femme qui a traversé le Bade-Wurtemberg au volant d’une machine à moteur. Le buzz, comme on dirait aujourd’hui, vient de Bertha.

    En quelques années, Benz & Cie devient le premier constructeur automobile mondial. L’empire qui donnera naissance à Mercedes-Benz est lancé.


    Le moment où tout bascule

    Revenons à Wiesloch. Au comptoir de la Stadtapotheke. Au pharmacien qui emballe sa ligroïne.

    Ce n’est pas le départ de Mannheim qui change l’histoire, ni même l’arrivée à Pforzheim. C’est cet arrêt anonyme, dans cette petite ville du Bade-Wurtemberg, qui cristallise quelque chose d’entièrement nouveau : pour la première fois dans l’histoire, un véhicule automobile s’est ravitaillé en carburant hors de chez son propriétaire. L’idée qu’une voiture peut aller loin — à condition de trouver du carburant en chemin — vient de naître dans les faits.

    Tout le réseau mondial de distribution de carburant, toutes les stations-service de la planète, toute l’infrastructure logistique qui rend possible le transport automobile à grande échelle : tout ça commence là, ce matin-là, parce qu’un réservoir de 4,5 litres était trop petit.

    La pharmacie existe encore aujourd’hui. Une plaque dorée sur la façade indique : « Erste Tankstelle der Welt — Première station-service du monde, 5 août 1888. »

    Façade de la Stadtapotheke de Wiesloch en Allemagne,
  première station-service du monde depuis le passage de Bertha Benz
  en août 1888
    Façade de la Stadtapotheke de Wiesloch en Allemagne,
    première station-service du monde depuis le passage de Bertha Benz
    en août 1888

    Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

    1. Jour du mariage de Bertha Ringer et Carl Benz. À l’instant où elle signe le registre, la loi allemande lui retire automatiquement tout pouvoir juridique sur ses biens. Sa dot — qu’elle avait investie avant les noces précisément pour conserver ce pouvoir légal — devient de facto celle de Carl. Elle disparaît des livres de comptes. [Wikipedia FR]

    C’est la première raison de l’oubli : l’invisibilité juridique systématique des femmes mariées au XIXe siècle. Bertha pouvait co-inventer, co-financer, co-tester — mais pas co-breveter.

    La deuxième raison est plus insidieuse. L’histoire de l’automobile a été écrite par l’industrie automobile, qui a besoin de héros singuliers et de récits propres. Carl Benz a déposé le brevet. Son nom figure dans les registres. Le reste est détail. Ce n’est qu’en 2016 — soit 128 ans après le voyage — que Bertha Benz a été intronisée à l’Automotive Hall of Fame, devenant avec Carl le premier couple de l’histoire à y figurer ensemble. [Britannica]

    La troisième raison est peut-être la plus paradoxale : son succès même l’a rendue invisible. Elle voulait que Carl soit reconnu. Elle a réussi. Un peu trop bien.


    Une voiture. Deux inventeurs.

    Aujourd’hui, chaque fois que vous freinez sur l’autoroute, vous utilisez un système dont le principe a été inventé par une femme avec une semelle de cuir et un cordonnier de village. Chaque fois que vous vous arrêtez à une station-service, vous répétez un geste que Bertha Benz a accompli pour la première fois dans une pharmacie du Bade-Wurtemberg, parce qu’elle n’avait pas le choix.

    Dans ses mémoires, Carl Benz écrira : « Une seule personne est restée avec moi dans le petit bateau de la vie quand il semblait destiné à couler, c’était ma femme. » [Carl Benz, Lebenserinnerungen]

    Il avait raison. Mais il aurait pu ajouter : c’est aussi elle qui tenait les rames.

    Carl Benz a breveté la voiture. Bertha Benz a inventé l’automobile.


    Pour aller plus loin