Catégorie : Normandie

  • Mont-Saint-Michel : le siège anglais que personne n’a gagné

    Mont-Saint-Michel : le siège anglais que personne n’a gagné

    En 1420, la Normandie entière tombe aux mains des Anglais. Toutes les villes capitulent — sauf une : le Mont-Saint-Michel. Pendant vingt-six ans, une poignée de soldats tient un rocher encerclé par terre et par mer, sans ravitaillement régulier, en fondant les calices d’or de l’abbaye pour payer ses mercenaires. Ce n’est pas le miracle de saint Michel qui a sauvé le Mont. C’est la rigueur glacée d’un capitaine, la duplicité du duc de Bretagne, et des marées que les Anglais n’ont jamais appris à lire.

    Novembre 1424. La nuit tombe sur la baie. Dans le froid et le vent du Cotentin, un cortège silencieux descend les ruelles du Mont-Saint-Michel vers la porte fortifiée : des femmes, des enfants, des prisonniers de guerre. Ils sont expulsés. Ordre du capitaine Louis d’Estouteville. Trop de bouches à nourrir, pas assez de vivres. La porte se referme derrière eux. De l’autre côté, les lignes anglaises. [Wikipedia FR, Siège du Mont-Saint-Michel]

    C’est ainsi — par une décision glacée, un soir de novembre — que le Mont-Saint-Michel a commencé à devenir un symbole.

    Enluminure des Très Riches Heures du duc de Berry représentant le Mont-Saint-Michel, peinte par les frères de Limbourg vers 1411-1416, quelques années avant le siège anglais de 1424
    Enluminure des Très Riches Heures du duc de Berry représentant le Mont-Saint-Michel, peinte par les frères de Limbourg vers 1411-1416, quelques années avant le siège anglais de 1424

    La Normandie s’incline. Le rocher, non.

    En 1420, la Normandie entière est anglaise. Le traité de Troyes vient d’offrir la couronne de France au roi Henri V. Rouen, Caen, Avranches, Coutances : les villes capitulent les unes après les autres. À Paris, on change de souverain. Et pourtant, sur son rocher battu par les marées de la baie, le Mont-Saint-Michel refuse.

    Le paradoxe est vertigineux : le seul bastion normand à résister n’est pas une forteresse militaire construite à cet effet. C’est une abbaye. Et ses murailles les plus récentes — élevées entre 1417 et 1420 — ont été construites par l’abbé Robert Jollivet lui-même, qui venait de comprendre que la guerre approchait. [Abbaye Mont-Saint-Michel, CMN]

    En 1420, ce même Jollivet bascule. Il fait allégeance au roi Henri V et quitte le Mont. La garnison, elle, reste fidèle au Dauphin — le futur Charles VII, réfugié au sud de la Loire, roi sans royaume. L’homme qui a bâti les murs vient de changer de camp. Les murs, eux, tiennent.

    Quand Henri V ordonne en 1423 au Mont de se rendre, la réponse du comte d’Aumale, Jean VIII d’Harcourt, qui commande alors la garnison, est simple : non. Sans négociation. Sans condition. Un rocher contre le royaume d’Angleterre. [Wikipedia FR, Siège du Mont-Saint-Michel]

    L’étau se referme

    Les Anglais comprennent qu’il faudra faire autrement. Dès 1423, ils fortifient l’îlot de Tombelaine — un rocher en pleine baie qui commande l’accès terrestre au Mont à marée basse — et y installent 120 soldats. En 1424, une bastille s’élève à Ardevon, au sud, pour bloquer la route du Cotentin. À partir de mars 1425, vingt navires de guerre ferment l’accès maritime. [Wikipedia FR, Siège du Mont-Saint-Michel]

    Illustration ancienne représentant la tempête qui brisa la flotte anglaise devant le Mont-Saint-Michel vers 1423, tirée de la Chronique du Mont-Saint-Michel
    Illustration ancienne représentant la tempête qui brisa la flotte anglaise devant le Mont-Saint-Michel vers 1423, tirée de la Chronique du Mont-Saint-Michel

    Le Mont est encerclé sur trois côtés. La communication avec l’extérieur ne se fait plus qu’au prix d’escarmouches nocturnes à marée basse, sous les flèches anglaises. À l’intérieur, les vivres s’épuisent. Le roi Charles VII, lui, ne verse presque rien : pour toute l’année 1422, la garnison a reçu 750 livres pour ses fortifications — une somme dérisoire face à l’ampleur du défi. [OpenEdition, Fiasson]

    Les moines ont trouvé une solution que personne n’évoque dans les récits héroïques : ils fondent leurs objets d’orfèvrerie religieuse à l’atelier monétaire installé sur le Mont par Charles VII. Les calices, les reliquaires, les pièces d’argenterie sacrée finissent en métal pour payer les mercenaires. Le sacré finance le militaire. [OpenEdition, Fiasson]

    Le traître qui connaît chaque pierre

    Face aux murailles qu’il a fait construire, Robert Jollivet, l’ancien abbé, est désormais dans le camp anglais. Il conseille William de la Pole et ses 400 soldats sur comment préparer les opérations contre un rocher qu’il connaît pierre par pierre — chaque tour, chaque angle mort, chaque citerne, chaque point faible. [Wikipedia FR, Siège du Mont-Saint-Michel]

    C’est l’arme la plus dangereuse que les Anglais possèdent : un homme qui a vécu trente ans dans la forteresse qu’ils veulent prendre.

    Et pourtant.

    Malgré cet avantage considérable, malgré le blocus terrestre et maritime, malgré la supériorité numérique — 400 soldats anglais contre une garnison réduite —, le Mont ne tombera jamais. La trahison de Jollivet sera parfaite et parfaitement inutile. Ce qui dit quelque chose d’essentiel sur la résistance montoise : ce n’est pas une question de plans ou de secrets. C’est une question de marées, de ravitaillement, et d’une volonté qui refuse de plier.

    Le moment où tout bascule

    17 novembre 1424. Louis d’Estouteville, nommé capitaine deux mois plus tôt en remplacement de Jean de Dunois, ordonne l’expulsion des femmes, des enfants et des prisonniers. Ce n’est pas un acte de cruauté — ou pas seulement. C’est un calcul militaire d’une froide précision : chaque bouche supprimée, c’est autant de vivres épargnés pour les combattants. [Wikipedia FR / rambardeknight.fr]

    C’est à partir de ce moment qu’Estouteville transforme le Mont en machine de guerre. Il renforce les murailles, double l’épaisseur de certains tronçons, fait construire de nouvelles tours. Et il prépare l’impensable : des sorties offensives contre des assiégeants largement supérieurs en nombre.

    En mai 1425, au moment où le blocus est à son maximum, les Montois ouvrent les portes et chargent. La sortie est coordonnée avec une attaque terrestre du baron de Coulonces depuis Mayenne. Les Anglais sont pris en tenaille. La garnison parvient même à capturer le capitaine Nicolas Burdett, le bailli du Cotentin qui dirigeait les opérations du siège. [Wikipedia FR, Siège du Mont-Saint-Michel]

    En novembre 1425, Estouteville frappe encore. Une sortie en force que les chroniques décrivent comme une « sanglante leçon de prudence » pour les Anglais. Les assiégeants reculent.

    Un détail révèle la complexité du monde médiéval : une partie du ravitaillement qui permet au Mont de tenir vient de Saint-Malo. Or le duc de Bretagne est officiellement allié des Anglais. Mais il craint davantage un Mont-Saint-Michel aux mains anglaises — trop proche de ses côtes — qu’un Mont-Saint-Michel français. Il envoie secrètement ses chevaliers briser le blocus maritime. L’alliance officielle ne vaut rien face aux intérêts territoriaux. [OpenEdition, Fiasson]

    Les bombardes abandonnées

    Le 17 juin 1434, Lord Thomas de Scales lance ce qui devait être l’assaut décisif. Ses forces attaquent massivement les murailles. Elles sont repoussées. En fuyant précipitamment, les Anglais abandonnent deux bombardes — des pièces d’artillerie lourde, les armes les plus modernes et les plus coûteuses de l’époque. [Wikipedia FR, Le Mont-Saint-Michel]

    Ces deux canons sont restés à l’entrée du Mont comme trophées. Ils y sont toujours.

    Le siège ne sera jamais repris avec la même intensité. En 1450, la Normandie tout entière est reconquise par Charles VII. Le Mont, lui, n’avait jamais cessé d’être français.

    Les deux bombardes anglaises (michelettes) abandonnées par Thomas de Scales lors de l'assaut du 17 juin 1434 au Mont-Saint-Michel, trophées de la résistance normande
    Les deux bombardes anglaises (michelettes) abandonnées par Thomas de Scales lors de l’assaut du 17 juin 1434 au Mont-Saint-Michel, trophées de la résistance normande

    Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

    La résistance du Mont-Saint-Michel est connue — mais dans sa version lissée, miraculeuse, divine. Ce qui est méconnu, c’est l’histoire réelle : brutale, précaire, financièrement désespérée.

    Récit dominant : La version officielle — saint Michel protège son rocher, la grâce divine tient les murailles — a effacé la réalité militaire. Louis d’Estouteville n’est presque jamais cité dans la culture populaire. Les calices fondus pour payer les soldats n’apparaissent dans aucun guide touristique.

    Facteurs politiques : Charles VII a immédiatement récupéré la résistance du Mont à des fins de légitimation dynastique. Quand Jeanne d’Arc entend la voix de saint Michel, c’est le saint du rocher qui résiste encore qui parle — un symbole vivant de la résistance française. La récupération politique du Mont commence dès les années 1420.

    Facteurs historiques : Louis d’Estouteville lui-même avait une raison personnelle de se battre : son père était prisonnier des Anglais depuis la défaite d’Harfleur en 1415. Pendant qu’il tenait le Mont, son père était captif de l’ennemi qu’il combattait. Cette dimension humaine, intime, n’a jamais percé dans la légende.

    Pour aller plus loin

    • David Fiasson, « Ravitaillement, communications et financement de la garnison du Mont Saint-Michel (1417-1450) », in La guerre en Normandie, Presses universitaires de Caen — L’étude académique la plus précise sur les réalités matérielles du siège. Comment on mange, comment on paie, comment on survit. https://books.openedition.org/puc/11887
    • Siméon Luce, Chronique du Mont-Saint-Michel (1343-1468), éd. Société des anciens textes français, disponible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5020j — Les sources primaires du siège, en vieux français, par le grand historien du XIXe siècle qui a déterré ces archives.
    • Roger Jouet, « La résistance à l’occupation anglaise en Basse-Normandie (1418-1450) », Persée : https://www.persee.fr/doc/annor_0570-1600_1969_hos_5_1 — Le contexte normand complet : pourquoi le Mont était si stratégiquement crucial dans la géographie de la résistance française.