Catégorie : New York

  • L’hôtel fantôme de Manhattan : quand Gaudí a failli révolutionner le skyline de New York

    L’hôtel fantôme de Manhattan : quand Gaudí a failli révolutionner le skyline de New York

    En 1908, deux Américains anonymes commandent à Gaudí le plus grand gratte-ciel du monde — à l’emplacement exact du futur World Trade Center. L’architecte dessine une tour de 360 mètres, pharaonique et mystique, que personne ne construira jamais. Les archives brûlent pendant la guerre civile. Le seul témoin est un adolescent qui reconstitue ses souvenirs quarante-huit ans plus tard. Chef-d’œuvre perdu ou fiction bien documentée ? L’Hotel Attraction est peut-être le projet le plus ambitieux du XXe siècle — et le plus incertain.

    Mai 1908. Deux hommes en costume, des américains, sonnent à la porte du chantier de la Sagrada Família. Dehors, Barcelone bruisse de marteaux et de treuils. À l’intérieur, Antoni Gaudí reçoit ses visiteurs parmi les échafaudages encore humides de plâtre. Ils viennent lui proposer de construire le plus grand hôtel du monde — à New York. Dans un coin de l’atelier, un gamin de quinze ans observe la scène sans mot dire. Il s’appelle Joan Matamala. Il est le fils du sculpteur en chef du temple. Et dans quarante-huit ans, il sera le seul homme capable de raconter ce qui s’est passé ce jour-là.

    Ce détail — un adolescent qui regarde, qui écoute, qui se souvient — est la pierre angulaire de l’une des énigmes les plus fascinantes de l’histoire de l’architecture. Car le projet que Gaudí va esquisser dans les semaines suivantes est proprement vertigineux : une tour de 360 mètres pour Lower Manhattan, constellée de neuf flèches paraboliques, abritant cinq salles dédiées aux cinq continents, une statue de la Liberté enfermée dans un hall de 125 mètres de haut, et au sommet, une sphère panoramique en forme d’oursin de mer. Le tout décoré de débris ramassés dans les rues de New York — tesselles, éclats de céramique, fragments de verre — exactement comme Gaudí le faisait à Barcelone avec son trencadís. [Metalocus]

    Portrait d'Antoni Gaudí en 1878, année de son diplôme d'architecte à Barcelone, photographe Pablo Audouard
    Portrait d’Antoni Gaudí en 1878, année de son diplôme d’architecte à Barcelone, photographe Pablo Audouard

    En 1908, le Singer Building vient d’atteindre 187 mètres et s’impose comme le plus haut édifice du monde — pour quelques mois à peine, avant d’être dépassé par le Metropolitan Life Tower. New York est en fièvre de verticalité. Les commanditaires américains, dont on ne connaîtra jamais les noms, veulent doubler la mise. Ils cherchent quelqu’un d’assez visionnaire — ou d’assez fou — pour imaginer le double. Ils ont trouvé leur homme. [Wikipedia EN — Hotel Attraction]

    Le projet qui voulait avaler l’Amérique

    Ce que Gaudí dessine dépasse l’entendement de l’époque. La structure prévue repose sur des coques en béton armé à double couche, des colonnes d’acier et des arcs caténaires sous compression — la même logique géométrique qui gouverne la Sagrada Família, mais projetée à une échelle jamais tentée. [Paul Laffoley, Homage to Gaudi, 2001]

    Coupe longitudinale de l'Hotel Attraction, projet de gratte-ciel de Gaudí pour Manhattan, dessin de Joan Matamala, 1908
    Coupe longitudinale de l’Hotel Attraction, projet de gratte-ciel de Gaudí pour Manhattan, dessin de Joan Matamala, 1908

    Le programme intérieur est tout aussi démesuré. Au rez-de-chaussée, un hall de réception de 25 mètres sous plafond. Puis six salles à manger superposées, chacune pouvant accueillir quatre cents convives, avec des orchestres symphoniques jouant pendant les repas et des plafonds peints aux thèmes mythologiques. Plus haut, cinq grandes salles représentant les cinq continents — chacune de la taille d’une cathédrale. Puis une salle de théâtre de trente mètres de haut, une salle d’exposition dédiée à la structure même du bâtiment, et enfin la pièce maîtresse : une immense salle « Hommage à l’Amérique », de 125 mètres de hauteur, décorée de vitraux et de fresques, abritant une statue de la Liberté de dix mètres — à l’intérieur de l’édifice. Au sommet, la « sphère à tout espace », une plateforme panoramique offrant une vue à 360 degrés sur Manhattan. [Metalocus, Springer/Nexus Network Journal 2023]

    Dessin intérieur de la salle Hommage à l'Amérique de l'Hotel Attraction de Gaudí, 125 mètres de hauteur, dessin Matamala 1908
    Dessin intérieur de la salle Hommage à l’Amérique de l’Hotel Attraction de Gaudí, 125 mètres de hauteur, dessin Matamala 1908

    Gaudí, socialiste dans l’âme, glisse dans le programme un message politique discret mais lisible : les espaces culturels sont placés au-dessus des étages hôteliers. La culture domine le profit. C’est une cathédrale laïque déguisée en palace.

    Il y a un dernier détail que Paul Laffoley, architecte et artiste de Boston, sera le premier à préciser en 2001 : le commanditaire américain possède réellement le terrain. Il est délimité au nord par Vesey Street, au sud par Liberty Street, à l’est par Church Street, à l’ouest par West Street. Ce n’est pas une coïncidence symbolique. C’est l’emplacement exact du futur World Trade Center. [Paul Laffoley, Homage to Gaudi, 2001]

    Le moment où tout s’effondre — sans bruit

    Trois raisons, ou peut-être une seule, vont tuer le projet. En 1909, Gaudí contracte la fièvre de Malte. La maladie est sévère, la convalescence longue. Ses forces ne lui permettent plus d’envisager les traversées transatlantiques répétées qu’exigerait un chantier à New York. Parallèlement, la Sagrada Família réclame tout — sa pensée, son énergie, ses dernières années. Et les commanditaires américains, dont on ne saura jamais rien — ni les noms, ni les motivations réelles, ni même s’ils possédaient légalement le terrain ou se contentaient de spéculer —, disparaissent sans laisser de traces de l’autre côté de l’Atlantique. [Springer/Nexus Network Journal 2023]

    Certains historiens suggèrent une autre hypothèse : les Américains auraient tout simplement eu peur. Peur de l’échelle du projet, peur de son coût, peur de son aspect radicalement étranger à tout ce qui se construisait alors. Ils voulaient un gratte-ciel spectaculaire. Gaudí leur avait dessiné une civilisation. [Wikipedia FR — Hôtel Attraction]

    Le projet est abandonné en 1911. Gaudí n’en reparlera jamais publiquement.

    L’incendie qui efface tout

    Le 19 juillet 1936, la guerre civile espagnole éclate dans toute sa violence. À Barcelone, des miliciens anarchistes saccagent l’atelier de la Sagrada Família. L’incendie dévore les archives de Gaudí — plans, maquettes, correspondances, carnets de travail. Tout ce que l’architecte avait accumulé depuis quarante ans de création disparaît en quelques heures. Le projet new-yorkais part en fumée avec le reste.

    Il ne reste alors qu’un seul homme capable de témoigner : Joan Matamala, le gamin de l’atelier, devenu entre-temps sculpteur. Son père, Llorenç Matamala — le « bras droit » de Gaudí, chef sculpteur du temple — lui avait transmis des esquisses et des souvenirs de conversations avec l’architecte. [Paul Laffoley, Homage to Gaudi, 2001]

    Matamala attend. La guerre, puis la dictature franquiste — qui regardait d’un œil méfiant tout ce qui touchait au nationalisme catalan, et Gaudí en était l’icône —, ne sont pas propices à ce genre de révélation. Ce n’est qu’en 1956, à l’âge de 63 ans, qu’il publie Quand le Nouveau Continent appelait Gaudí (1908–1911). Il y reconstitue les dessins de mémoire — les siens, et ceux que son père lui avait montrés. Un projet de 360 mètres ressurgit des décombres d’une guerre, quarante-cinq ans après sa conception.

    Un seul témoin, deux vérités

    La publication de Matamala déclenche immédiatement la controverse. Aucun autre collaborateur de Gaudí — et ils étaient nombreux — n’avait jamais mentionné l’existence d’un projet américain. Pas une lettre, pas une note, pas une conversation rapportée. Le directeur du Centre des études gaudiniennes entre 1993 et 2003 tranchera brutalement : le projet est entièrement sorti de l’imagination de Matamala. Juan José Lahuerta, directeur de la Real Cátedra Gaudí depuis 2016, exprime les mêmes doutes. [Springer/Nexus Network Journal 2023]

    En face, les défenseurs de l’authenticité s’appuient sur un argument solide : le style. L’architecte mexicain Marcos Mejía López consacre sa thèse de doctorat à comparer les croquis publiés par Matamala avec l’œuvre construite de Gaudí. Il trouve des correspondances troublantes — entre la voûte de la salle « Hommage à l’Amérique » et celle du Palais Güell, entre les corps latéraux du bâtiment et la façade de la Casa Milà, entre l’ensemble de la tour et la crypte de la Colonia Güell. La géométrie caténaire, la logique des tours paraboliques groupées, la hiérarchie des espaces intérieurs : tout cela ressemble à Gaudí avec une précision que l’on n’improvise pas. [Wikipedia FR — Hôtel Attraction]

    Joan Bassegoda, grand spécialiste de l’architecte et directeur de la Real Cátedra Gaudí jusqu’en 2000, conclut après quarante ans d’étude qu’il est convaincu de l’authenticité des dessins. Mais Galdric Santana, directeur actuel de la Cátedra, apporte la nuance décisive : certains croquis présentent bien un niveau technique élevé, parfaitement attribuable à Gaudí — mais les interprétations de Matamala sont surdimensionnées et manquent de cohérence dans les proportions. [Beteve / Cátedra Gaudí UPC]

    La conclusion s’impose, inconfortable : le projet a existé, en germe, comme une poignée d’esquisses. Ce que Matamala a publié, c’est sa propre vision de ce que Gaudí aurait pu faire. Une œuvre dans l’esprit de Gaudí — pas entièrement de Gaudí. Le bâtiment le plus ambitieux jamais imaginé pour New York repose sur la mémoire reconstituée d’un adolescent devenu vieux.

    Le fantôme ressurgit sur les ruines du 11 septembre

    Janvier 2003. Le monde cherche encore ses mots pour décrire la béance de Ground Zero. Un groupe d’artistes barcelonais dépose une candidature officielle pour la reconstruction du site — avec le projet de l’Hotel Attraction. Ils le présentent comme « un cadeau de Barcelone à New York, comme la Statue de la Liberté ». [NPR, 25 janvier 2003]

    De son côté, Paul Laffoley plaide pour la même solution dans un texte publié sur son site : seul un projet mort depuis un siècle peut panser une blessure aussi profonde, parce qu’il ne vient d’aucun ego vivant, d’aucune ambition contemporaine. « Gaudi a été mort soixante-quinze ans. Son hôtel était une vision optimiste d’un avenir radieux en 1908. Il l’est encore plus aujourd’hui. » Le projet n’est pas retenu. Mais il fait le tour des médias internationaux. [Paul Laffoley, Homage to Gaudi, 2001 ; NPR 2003]

    L’ironie est vertigineuse : un bâtiment qui n’a jamais existé, conçu pour un terrain qui portera un jour les Twin Towers, est proposé pour reconstruire ce même terrain après leur destruction.

    Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

    L’oubli de l’Hotel Attraction tient à trois couches superposées qui se renforcent mutuellement.

    La première est la destruction pure : l’incendie de 1936 efface les archives. Sans documents primaires, pas d’histoire officielle possible.

    La deuxième est politique : pendant les quarante ans du franquisme, Gaudí est un symbole du nationalisme catalan que le régime regarde avec suspicion. La recherche sérieuse sur son œuvre ne reprend véritablement qu’après 1975. Le projet new-yorkais, déjà fragile, reste dans l’ombre de cette période.

    La troisième est structurelle : l’histoire de l’architecture ne retient que ce qui a été construit. Les projets non réalisés — fussent-ils les plus audacieux — glissent vers les marges des catalogues et des thèses. L’Hotel Attraction n’a pas de façade à photographier, pas de maquette d’origine à exposer. Il n’existe que dans des croquis dont on discute encore l’attribution.

    La résurrection numérique

    En 2023, des chercheurs de l’Université Polytechnique de Catalogne publient dans le Nexus Network Journal — une revue scientifique de référence en architecture — une reconstruction virtuelle complète de l’Hotel Attraction. Pour définir les courbes de la tour, ils ont utilisé la même méthode que Gaudí lui-même employait avec ses maquettes de chaînettes inversées : des modèles physiques simulés par algorithme, avec ressorts et particules, générant les formes caténaires caractéristiques de l’architecte. [Springer/Nexus Network Journal 2023]

    hotel attraction 3d sim main photo - Luque-Sala, A. & del Blanco García, F.L. — Nexus Network Journal, Springer Nature, 2023 — CC BY 4.0
    hotel attraction 3d sim main photo – Luque-Sala, A. & del Blanco García, F.L. — Nexus Network Journal, Springer Nature, 2023 — CC BY 4.0

    C’est une image troublante : une intelligence artificielle reproduit la méthode d’un génie mort en 1926 pour reconstruire un bâtiment peut-être jamais dessiné, à partir des souvenirs d’un témoin dont on discute la fiabilité. Le fantôme a enfin un corps numérique — mais la question de fond reste entière.

    Conclusion

    Imaginez Manhattan avec, à l’emplacement du World Trade Center, une tour organique de 360 mètres couverte de mosaïques multicolores, ses flèches paraboliques se découpant sur le ciel de Lower Manhattan depuis 1918. Imaginez que ce bâtiment ait survécu au XXe siècle — aux deux guerres mondiales, à la crise de 1929, aux mutations du quartier. Il serait aujourd’hui classé patrimoine mondial, comme la Sagrada Família. Il serait le monument le plus visité des États-Unis.

    Il n’existe pas. Il n’a peut-être jamais existé que dans l’esprit d’un homme vieillissant qui reconstituait ses souvenirs d’adolescence.

    Mais voilà ce que révèle ce fantôme architectural : la frontière entre un chef-d’œuvre non construit et une fiction bien documentée est parfois imperceptible. Ce qui compte, c’est peut-être moins la réalité du projet que la réalité de la vision — et cette vision-là, aussi lacunaire soit sa trace, est indubitablement gaudienne.

    Le projet le plus ambitieux du XXe siècle new-yorkais est peut-être une fiction. Mais c’est une fiction tellement gaudienne qu’elle vaut tous les bâtiments construits.


    Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

    L’oubli de l’Hotel Attraction repose sur une accumulation de facteurs rarement réunis avec une telle précision :

    Facteurs historiques : L’incendie de 1936 détruit l’ensemble des archives de Gaudí. Sans documents primaires, le projet ne peut pas entrer dans l’histoire officielle — il reste une rumeur savante.

    Facteurs politiques : Le franquisme (1939–1975) rend la recherche sur Gaudí politiquement sensible. L’architecte est un symbole du nationalisme catalan ; son œuvre est célébrée dans le monde entier mais peu étudiée en Espagne pendant cette période.

    Récit dominant : La Sagrada Família écrase tout. Elle est l’œuvre d’une vie, l’obsession finale, le monument inachevé qui concentre toute l’attention. Un projet américain non réalisé, fragile et controversé, ne pouvait que rester dans son ombre.

    Témoin unique : L’histoire de l’architecture ne sait pas quoi faire d’un projet dont la seule source est un seul homme, dont les dessins sont partiellement reconstitués de mémoire. La discipline préfère l’incertitude silencieuse à la controverse ouverte.


    Pour aller plus loin

  • Comment l’épidémie de choléra de 1832 a forcé New York à se réinventer

    Comment l’épidémie de choléra de 1832 a forcé New York à se réinventer

    En juin 1832, une épidémie de choléra s’abat sur New York et tue 3 515 personnes en quelques semaines — presque toutes dans les quartiers pauvres de Manhattan. Mais cette catastrophe sanitaire va déclencher quelque chose d’inattendu : la construction du premier grand chantier d’infrastructure publique de l’histoire américaine. Retour sur la mécanique d’une crise qui a façonné la ville moderne, et sur les inégalités que personne n’a voulu voir.

    Pearl Street, hiver 1831. Seabury Tredwell, riche marchand de quincaillerie, parcourt son journal du matin dans son entrepôt. La nouvelle est là, chaque jour, un peu plus proche : le « Roi Choléra » avance. Parti des rives du Gange, il a traversé la Russie, ravagé l’Angleterre, atteint le Canada. Les docks de Manhattan à New York bruissent de rumeurs. Le maire a bien décrété une quarantaine sur les navires européens — mais les marchands font pression pour la lever. Le commerce ne peut pas attendre. [Village Sun]

    Dehors, les rues de lower Manhattan baignent dans ce que les habitants appellent avec fatalisme le « Corporation Pudding » : un mélange de boue, d’excréments d’animaux et de déchets qui tapisse les pavés. Les 250 000 habitants de la ville vivent entassés sous la 20e rue, la plupart dans des logements sombres aux puits contaminés par les fosses d’aisances débordantes. Tout le monde sait que la ville est une poudrière sanitaire. Personne ne fait rien. [Baruch CUNY]

    Le 26 juin 1832, la mèche s’allume.

    Un immigrant, neuf cas, un seul survivant

    Ce jour-là, un immigrant irlandais s’effondre dans le quartier de Five Points — le bidonville le plus dense de Manhattan, où Irlandais catholiques et Afro-Américains s’entassent dans des taudis sans lumière ni eau propre. Dès le lundi suivant, la Société médicale de la ville déclare officiellement neuf cas de choléra. Un seul des neuf survivra. [NYU Confluence]

    Illustration de Five Points, quartier pauvre de Manhattan, peint par George Catlin en 1827, cinq ans avant l'épidémie de choléra de 1832
    Illustration de Five Points, quartier pauvre de Manhattan, peint par George Catlin en 1827, cinq ans avant l’épidémie de choléra de 1832

    Les médecins sont dépassés. Sans comprendre que la maladie se transmet par l’eau contaminée — cette découverte n’arrivera qu’en 1854, sous la plume du Dr John Snow à Londres — ils soignent les malades avec du laudanum (de l’opium), du calomel (du chlorure de mercure) et des lavements au tabac. La plupart des patients meurent en moins de vingt-quatre heures. Les traitements censés les sauver précipitent probablement leur fin. [MCNY]

    Dans les églises, les pasteurs trouvent une explication plus simple. Le révérend Gardiner Spring monte en chaire : la maladie est la punition d’un Dieu courroucé contre un peuple coupable. Les médecins et les élites partagent cette conviction avec enthousiasme : le choléra frappe les pauvres, les intempérants, les immoraux. Les vertueux n’ont rien à craindre. [Merchant’s House Museum]

    Ils ont tort. Et ils le découvriront à leurs dépens.

    La fuite de Pompéi

    Juillet 1832. Le choléra se propage depuis Five Points vers les quartiers environnants. Sur les routes menant hors de Manhattan, une scène stupéfiante se déroule. Le New York Evening Post la décrit ainsi : les routes, dans toutes les directions, sont bordées de diligences bondées fuyant la ville — comme les habitants de Pompéi devant la lave. [NYU Confluence]

    En quelques jours, 80 000 personnes — un tiers de la population de New York — quittent la ville. Un marchand de Pearl Street, avant de fermer boutique, colle sur sa porte une affichette rimée restée célèbre : « Not Cholera sick, nor Cholera dead, But from the fright of Cholera fled. » Manhattan se vide. Les affaires s’arrêtent. Les hôpitaux privés ferment, par peur de la contagion. Des écoles sont transformées en lazarets d’urgence. Les infirmières refusent de travailler. [Merchant’s House Museum]

    Mais voilà le paradoxe que personne n’avait prévu : en fuyant, les riches emportent l’épidémie avec eux. Le choléra remonte la vallée de l’Hudson, atteint Albany, Buffalo, les rives du lac Ontario. Des villages qui n’auraient jamais été touchés sont dévastés. La fuite censée sauver les élites propage la maladie sur des centaines de kilomètres. [Early America Review]

    Pendant ce temps, à Manhattan, ceux qui n’ont nulle part où aller restent. Les immigrants irlandais de Five Points, les familles afro-américaines du 6e ward, les journaliers sans économies : ils n’ont ni résidence secondaire, ni argent pour le steamboat, ni relations à la campagne. Ce sont eux qui meurent. 3 515 morts à la fin de l’été 1832 — presque tous dans les mêmes quelques rues du bas de Manhattan. [MCNY]

    Le moment où la théorie s’effondre

    Août 1832. Le choléra commet une erreur fatale aux yeux des élites : il déborde des quartiers pauvres vers les beaux quartiers. Des notables tombent malades. La théorie morale — les vertueux sont protégés — s’effondre en direct, dans les faits et dans les corps.

    Pour la première fois, des voix réformistes osent formuler une idée révolutionnaire : la maladie n’est pas une punition divine. C’est un problème d’infrastructure. L’eau des puits, souillée par les fosses d’aisances, tue. Ce n’est pas la débauche des pauvres qui propage le choléra — c’est l’absence d’eau propre pour tout le monde. [NYC Parks]

    Ce basculement intellectuel, né de la peur plutôt que de l’altruisme, va transformer New York en profondeur.

    La catastrophe qui inventa la ville moderne

    Gravure de la célébration de l'ouverture de l'Aqueduc du Croton à New York le 14 octobre 1842, conséquence directe de l'épidémie de choléra de 1832
    Gravure de la célébration de l’ouverture de l’Aqueduc du Croton à New York le 14 octobre 1842, conséquence directe de l’épidémie de choléra de 1832

    En octobre 1832, le Conseil municipal vote une enquête d’urgence. Deux ans plus tard, sous la double pression d’une nouvelle alerte choléra et du Grand Incendie de 1835 — qui réduit en cendres un quart du quartier des affaires — l’État de New York franchit un pas sans précédent dans la jeune République américaine : il autorise la ville à construire des infrastructures publiques au-delà de ses frontières, et à exproprier des propriétaires privés au nom du bien commun. [NCBI / National Academies]

    En 1837, des milliers d’ouvriers — parmi lesquels beaucoup d’immigrants irlandais, descendants de ceux qui moururent à Five Points cinq ans plus tôt — commencent à creuser à la main un aqueduc de 65 kilomètres depuis la rivière Croton jusqu’à Manhattan. Le chantier durera cinq ans. Le 14 octobre 1842, l’eau propre arrive enfin dans la ville. L’Aqueduc du Croton devient le premier grand chantier d’infrastructure publique des États-Unis — né directement de la catastrophe de 1832. [NYC Parks .gov]

    Mais le paradoxe n’est pas terminé. À son ouverture, l’aqueduc ne dessert que 6 000 familles — les plus aisées. Les quartiers pauvres, ceux dont les habitants avaient payé de leur vie, devront attendre l’aqueduc du Nouveau Croton, en 1890, pour avoir enfin accès à l’eau propre. Cinquante ans d’attente. [Baruch CUNY]

    Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

    L’épidémie de choléra de 1832 a été progressivement effacée par un récit plus glorieux : celui de New York comme ville de bâtisseurs, d’ingénieurs, de visionnaires. L’Aqueduc du Croton est célébré comme un triomphe technique. La catastrophe sanitaire qui l’a rendu politiquement possible est oubliée.

    Facteurs sociaux : Les 3 515 victimes étaient en grande majorité des immigrants irlandais et des Afro-Américains — des populations marginalisées dont les morts n’entrent pas dans les récits fondateurs d’une ville qui préfère se raconter comme terre de réussite.

    Récit dominant : L’histoire de New York au XIXe siècle est dominée par la croissance économique, la construction du canal Érié, l’essor des docks. Une épidémie qui révèle les inégalités profondes de la ville et la lâcheté de ses élites ne s’inscrit pas dans ce récit.

    Facteurs politiques : Reconnaître que les riches ont fui en propageant la maladie, et que l’infrastructure publique qui en résulta profita d’abord à ces mêmes riches, aurait posé des questions gênantes sur la nature du contrat social américain.

    Pour aller plus loin

    • Charles E. Rosenberg, The Cholera Years (1962) — La référence académique incontournable sur les épidémies de choléra aux États-Unis au XIXe siècle. Rosenberg y analyse avec précision le rôle de la peur dans la transformation des politiques publiques. [University of Chicago Press]
    • Museum of the City of New York — Germ City: Microbes and the Metropolishttps://www.mcny.org/story/germ-city-epidemics-throughout-new-yorks-history — Une exposition en ligne retraçant deux siècles d’épidémies new-yorkaises et leurs conséquences urbaines.
    • Columbia University — Density, Equity, and the History of Epidemics in NYChttps://news.climate.columbia.edu/2020/06/30/density-equity-history-epidemics-nyc/ — Une analyse qui relie directement les épidémies du XIXe siècle aux inégalités spatiales de New York aujourd’hui.