L'envers de l'histoire

Raconter l'histoire par ceux qu'elle a ignorés


Jacques Jaujard : comment la Joconde a échappé aux nazis

La Grande Galerie du musée du Louvre, 1er arrondissement, Paris Vers 1890

25 août 1939. Le Louvre ferme ses portes pour trois jours. Le motif affiché sur les grilles : des travaux de réparation. La vraie raison, connue d’une poignée de personnes seulement : vider entièrement la Grande Galerie, le cœur symbolique du plus grand musée du monde, avant qu’il ne soit trop tard. La guerre n’est pas encore déclarée. Il ne le sera que dix jours plus tard.

Dans les jours qui suivent, des centaines d’employés emballent, caisse après caisse, les œuvres les plus précieuses de France. La Joconde. La Victoire de Samothrace. La Vénus de Milo. Des milliers de tableaux, de sculptures, de tapisseries. Rien de tout cela n’est improvisé sous la pression de l’urgence : l’homme qui orchestre l’opération, Jacques Jaujard, directeur des Musées nationaux, a commencé à évacuer certaines œuvres majeures dès 1938 — un an avant que quiconque d’autre ne prenne la menace au sérieux.

La Joconde, l’une des œuvres évacuées en priorité par Jacques Jaujard en 1939. Source : C2RMF, domaine public.

Une répétition générale sans le savoir

Ce qui rend Jaujard capable d’agir aussi vite tient à un détail que peu de gens connaissent : il avait déjà fait ça une fois. Quelques années plus tôt, pendant la guerre civile espagnole, il avait participé à l’organisation de l’évacuation des collections du musée du Prado, à Madrid, menacées par les combats. Sans le savoir à l’époque, il s’entraînait pour l’opération de sa vie.

Quand la guerre éclate réellement en France, l’opération prend une ampleur qui dépasse largement le seul Louvre. Ce ne sont pas seulement ses collections que Jaujard fait déplacer, mais celles de près de deux cents musées français, les vitraux de plusieurs cathédrales, et même des collections privées belges mises à l’abri en urgence. Environ 200 camions transportent, entre août et décembre 1939, près de 1 900 caisses contenant 3 690 tableaux et d’innombrables sculptures et antiquités vers des châteaux de la Loire, à commencer par Chambord.

Château de Chambord, première cachette des œuvres du Louvre évacuées en 1939. Domaine public.

Chaque convoi doit être accompagné d’un conservateur. Un jour, l’un d’eux hésite, effrayé par le bruit du canon qui gronde au loin. Jaujard lui répond simplement que si le bruit des canons l’effraie, il ira lui-même. Un autre conservateur se porte alors volontaire. Le courage, ici, ne se décrète pas par un ordre : il se transmet par l’exemple.

Un musée ouvert, et pourtant vide

Voici le détail qui devrait déjà changer votre regard sur cette histoire : pendant toute l’Occupation, le Louvre reste officiellement ouvert au public. Mais ses murs sont presque nus. Là où étaient accrochés les chefs-d’œuvre, ne restent que des cadres vides, ou parfois de simples copies. Une mise en scène silencieuse de l’absence — un musée qui continue de fonctionner en apparence, précisément pour ne jamais laisser deviner l’ampleur de ce qui a été soustrait.

Peinture d'Hubert Robert imaginant la Grande Galerie du Louvre vide et en ruine
Hubert Robert avait peint la Grande Galerie du Louvre vide et en ruine dès 1796 — un écho troublant avec 1939. Domaine public.

Jaujard, fonctionnaire placé sous la tutelle du régime de Vichy, se retrouve dans une position vertigineuse : c’est officiellement lui qui est responsable de la conservation du patrimoine national face à l’occupant. C’est cette même position qui va lui permettre, en apparence en toute légalité, d’en organiser la disparition.

Le moment où tout bascule

Pendant l’Occupation, Jaujard trouve un allié qu’il n’aurait jamais dû avoir : le comte Franz Wolff-Metternich. Cet officier allemand est nommé par les nazis eux-mêmes à la tête du Kunstschutz, le service chargé de repérer et de superviser la protection — au bénéfice du Reich — du patrimoine artistique à Paris.

Wolff-Metternich n’est pas un espion double, ni un résistant infiltré dans les rangs ennemis. C’est un officier qui occupe, en apparence, exactement le poste pour lequel il a été nommé. Sa seule trahison est silencieuse : pendant quatre ans, il ferme les yeux sur les cachettes organisées par Jaujard, ralentissant ou ignorant les pistes qui auraient pu mener les nazis vers les œuvres dissimulées de château en château.

C’est précisément là que bascule cette histoire : non pas dans un acte de résistance héroïque et visible, mais dans l’inaction méthodique d’un homme dont le rôle officiel était de faire l’inverse. Le paradoxe est total. L’homme censé livrer les trésors de la France à l’occupant en organise la disparition. Et le nazi censé les retrouver choisit, en silence, de ne jamais vraiment chercher.

Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

  • Récit dominant : la mémoire collective de la Seconde Guerre mondiale à Paris retient surtout les grandes figures de la Résistance armée ou politique. Une opération menée à coups de paperasse administrative ne correspond pas à l’image spectaculaire qu’on associe généralement à la Résistance.
  • Facteurs historiques : l’action la plus décisive de Jaujard a eu lieu avant même l’invasion de la France, ce qui la rend moins « racontable » dans le récit classique de l’Occupation.
  • Facteurs politiques : Jaujard exerçait ses fonctions sous l’autorité du régime de Vichy, une position ambiguë qui a longtemps compliqué la manière dont son rôle pouvait être célébré sans nuance après la guerre.

Une histoire qui n’a rien de daté

Ce dilemme — protéger un patrimoine culturel menacé par un conflit, avec les moyens du bord et parfois la complicité inattendue de l’intérieur même du camp adverse — n’a rien d’un vestige du passé. Il se rejoue aujourd’hui, presque à l’identique, dans les musées d’Ukraine qui évacuent leurs collections face à l’avancée russe, ou dans les efforts internationaux pour documenter et protéger le patrimoine syrien pendant la guerre civile. L’histoire de Jaujard reste étudiée, encore aujourd’hui, comme un cas d’école dans la formation des conservateurs de musée confrontés à des zones de conflit.

Jaujard n’a jamais tiré un coup de feu. Son arme, c’était la lenteur administrative, un mensonge bien construit sur des travaux de réparation, et un allié qu’il n’aurait jamais dû avoir.

Pour aller plus loin

  • The Guardian — « Saviour of France’s art: how the Mona Lisa was spirited away from the Nazis » — le récit de référence en anglais, richement sourcé.
  • WikipediaEvacuation of the Louvre collection during World War II — la chronologie complète, avec les chiffres précis des convois.
  • Résister par l’Art et la Littérature (CNRD) — pour approfondir la relation entre Jaujard et Franz Wolff-Metternich.