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La femme qui a appris aux ordinateurs à parler

Philadelphie, printemps 1952. Dans une salle de conférence de la Eckert-Mauchly Computer Corporation, Grace Hopper lance un programme sur l’UNIVAC I. Les instructions s’exécutent. Le résultat s’affiche. Elle se retourne vers ses collègues ingénieurs, attend une réaction.

Il n’y en a pas vraiment. Quelqu’un hausse les épaules. Un autre déclare qu’une machine ne peut pas écrire ses propres instructions — c’est contre nature, contre logique, contre tout ce qu’ils savent des ordinateurs. La démonstration est rangée dans un tiroir. [IEEE Spectrum]

Ce jour-là, dans l’indifférence d’une salle de réunion de Philadelphie, venait de se produire l’une des inventions les plus importantes du XXe siècle.

Grace Murray Hopper at the UNIVAC keyboard, c. 1960.
SI Neg. 83-14878. Date: na.

Grace Murray Hopper at the UNIVAC keyboard, c. 1960. Grace Brewster Murray: American mathematician and rear admiral in the U.S. Navy who was a pioneer in developing computer technology, helping to devise UNIVAC I. the first commercial electronic computer, and naval applications for COBOL (common-business-oriented language).

Credit: Unknown (Smithsonian Institution)

Une forêt de zéros et de uns

Pour comprendre ce qu’a fait Grace Hopper, il faut imaginer le quotidien d’un programmeur en 1950. Pas d’écran, pas de clavier au sens moderne. Des cartes perforées. Des centaines, parfois des milliers, chacune représentant une instruction en code binaire — une succession de zéros et de uns que la machine seule pouvait lire. Une erreur de perforation sur une carte, et c’est l’ensemble du programme qui s’effondre. On recommence.

Hopper, mathématicienne de formation, docteure de Yale, ancienne professeure à Vassar reconvertie en officier de la Navy pendant la Seconde Guerre mondiale, voyait dans cette situation quelque chose d’absurde. Pourquoi obliger les humains à parler la langue des machines ? Pourquoi ne pas obliger les machines à parler la langue des humains ? [Wikipedia EN]

Ce renversement de perspective — si simple à formuler, si radical à l’époque — allait occuper le reste de sa vie.

Son premier pas s’appelle A-0. Techniquement, ce n’est pas encore un langage : c’est un traducteur. Un programme capable de prendre des instructions écrites en code symbolique mathématique et de les convertir automatiquement en code binaire lisible par la machine. La nuance est cruciale, et c’est précisément celle que ses collègues n’ont pas saisie en 1952. Ils n’ont pas vu une invention. Ils ont vu un gadget. [IEEE Spectrum]

Harvard_Mark_I_Computer_-_Left_Segment
Harvard_Mark_I_Computer_-_Left_Segment

« On vous a dit que c’était impossible. Continuez quand même. »

Un an plus tard, Hopper franchit l’étape suivante. Elle rédige une proposition formelle pour sa hiérarchie chez Remington Rand : et si on écrivait les programmes directement en anglais ? Des mots, des verbes, des phrases — pas des symboles mathématiques, pas du binaire. De l’anglais.

La réponse arrive par écrit. C’est non. Un ordinateur ne peut pas comprendre l’anglais. C’est techniquement absurde. La proposition est classée sans suite. [Yale / MIT Press Beyer]

Hopper range le document. Et continue, en dehors des heures officielles de travail, sur son temps personnel.

C’est l’un des détails les plus contre-intuitifs de cette histoire : l’un des bonds technologiques les plus importants de la décennie a été réalisé clandestinement, contre l’avis explicite de la direction, par une femme de 47 ans qui travaillait après l’heure.

En 1956, Flow-Matic est opérationnel. C’est le premier compilateur en langue anglaise : vingt verbes simples — read, write, compare, transfer — suffisent à piloter un UNIVAC I. La notice d’utilisation promet : « Les analystes, les comptables, les managers peuvent utiliser ce système avec peu de formation. La connaissance du code informatique n’est pas nécessaire. » [Computer History Museum]

Imaginez ce que cela signifie. Pour la première fois, une personne sans formation technique peut donner des ordres à un ordinateur. Flow-Matic n’est pas qu’un outil de programmation — c’est un outil de démocratisation déguisé en avancée technique. L’équivalent, pour l’informatique, de ce que Gutenberg avait fait pour le livre.

The First Computer Bug  Moth found trapped between points at Relay # 70, Panel F, of the Mark II
The First Computer Bug Moth found trapped between points at Relay # 70, Panel F, of the Mark II Aiken Relay Calculator while it was being tested at Harvard University, 9 September 1945. The operators affixed the moth to the computer log, with the entry: First actual case of bug being found. They put out the word that they had debugged the machine, thus introducing the term debugging a computer program. In 1988, the log, with the moth still taped by the entry, was in the Naval Surface Warfare Center Computer Museum at Dahlgren, Virginia. Courtesy of the Naval Surface Warfare Center, Dahlgren, VA., 1988. U.S. Naval History and Heritage Command Photograph.

1959 : la réunion où son nom a failli disparaître

En 1959, une conférence réunit les grands acteurs de l’informatique américaine sous l’égide du CODASYL — le comité chargé de créer un langage informatique universel pour les entreprises. Hopper est présente. Flow-Matic en constitue la colonne vertébrale technique.

Le langage qui en sort s’appelle COBOL — Common Business-Oriented Language. Les spécifications sont signées. Les comptes-rendus officiels citent un comité. Le nom de Hopper n’apparaît pas en tête. [Computer History Museum, oral history 1980]

C’est le paradoxe central de sa vie : la femme qui a rendu les ordinateurs accessibles à tous a elle-même été rendue presque invisible par l’historiographie de l’informatique. Pendant que les noms des constructeurs de machines — Eckert, Mauchly, Von Neumann — entraient dans les manuels, Hopper restait dans les notes de bas de page.

COBOL, lui, n’a pas disparu. Aujourd’hui encore, on estime que 95 milliards de lignes de code en COBOL font tourner les systèmes bancaires, les administrations fiscales, les caisses de retraite du monde entier. Chaque fois que vous retirez de l’argent à un distributeur automatique, il y a de fortes chances qu’une instruction COBOL soit quelque part dans la chaîne. [Britannica]


Le moment où tout bascule

  1. Grace Hopper a 60 ans. Le règlement de la Navy la force à prendre sa retraite. Elle dira plus tard que c’est « le jour le plus triste de ma vie ».

Sept mois plus tard, on la rappelle en urgence. L’armée américaine, engagée au Vietnam, croule sous la prolifération anarchique de langages informatiques incompatibles entre eux. Elle seule, estime-t-on, peut standardiser tout ça.

Elle restera en service actif dix-neuf ans de plus. Elle prendra sa retraite définitive en 1986, à 79 ans, grade de Rear Admiral — la première femme à atteindre ce rang dans la Navy américaine. C’est lors de cette seconde carrière qu’elle devient une figure publique, une conférencière légendaire, une pédagogue hors pair qui donnera jusqu’à 300 conférences par an pour expliquer les ordinateurs à des publics non techniques.

Ses collègues l’appellent « Amazing Grace ».


Pourquoi cette histoire est-elle méconnue ?

Plusieurs facteurs se cumulent. D’abord, Hopper travaillait sur les langages — le software, la couche invisible — à une époque où la gloire revenait aux constructeurs de machines, à la couche visible. Les hardware heroes avaient des noms, des photos, des brevets. Les architectes du langage avaient des memos internes.

Ensuite, elle était femme dans un milieu militaro-industriel quasi exclusivement masculin. Ses contributions étaient collectives par nature — elle dirigeait des équipes, défendait des standards, évangélisait des adoptions — ce qui les rend plus difficiles à attribuer clairement qu’une invention solitaire.

Enfin, l’histoire de l’informatique a été écrite, pour l’essentiel, par ceux qui construisaient les machines. Grace Hopper construisait le dialogue entre les machines et les humains. Ce n’était pas encore ce qu’on appelait de l’informatique. [MIT Press Beyer]


Une phrase qu’on lui a posée en 1991

Rose Garden, Maison Blanche. Le président Bush lui remet la National Medal of Technology — la plus haute distinction technologique des États-Unis, qu’elle reçoit en première femme à titre individuel. Un journaliste lui demande ce dont elle est la plus fière dans sa carrière.

Elle ne répond pas : le compilateur. Elle ne répond pas : COBOL.

Elle répond : « Tous les jeunes que j’ai formés au fil des années. C’est plus important que d’avoir écrit le premier compilateur. » [Yale]

Aujourd’hui, chaque fois que vous écrivez une ligne de code en Python, que vous interrogez une base de données, que vous parlez à un assistant vocal — vous utilisez les héritiers directs de ce qu’elle a construit. Les langages de programmation modernes descendent en ligne directe de l’intuition qu’elle a eue en 1952 dans cette salle de Philadelphie : les machines doivent parler la langue des humains, pas l’inverse.

Elle a appris aux machines à parler. L’histoire a mis quarante ans à apprendre son nom.


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